L’histoire fait grand bruit depuis la mi-février. Kyrielles de réactions, de prises de positions, d’invectives et d’analyses se succèdent dans les milieux autorisés. Et surtout (surtout !) au sein de la grande communauté de la photographie dîte ”plasticienne”. Je précise, pour qui est étranger au domaine, que l’on parle ici de la photographie qui s’accroche aux cimaises des galeries d’art contemporain, celle dont les prix des tirages peuvent faire pâlir un trader de la City…
Le tintamarre qui bouscule cette paisible sphère artistique a été provoqué par la mise en avant d’une potentielle affaire de plagiat qui résonne comme un séisme haïtien et dont le tsunami qu’il provoque pourrait faire des ravages bien au-delà des pas de portes des protagonistes directement impliqués.
Il faut dire que le sujet est sensible. Très sensible. Car il touche non seulement à la crédibilité du milieu mais aussi à la très douillette et chatouilleuse “propriété intellectuelle” si chère à nos amis les artistes (dont je fais partie, ne faisons pas la fine bouche…) et défendue, de fait, bec et ongles.
Tout a commencé lorsque Sze Tsung Leong a, selon certaines sources, ouvertement contesté la récente série de David Burdeny intitulée «Sacred & Secular» (Sacré & Profane) au motif qu’elle serait coupablement similaire à son travail intitulé «Horizons». A noter que certaines photographies de Burdeny sont également considérées comme “douteusement” proches de clichés réalisés par Elger Esser, autre photographe, qui n’a d’ailleurs pas encore réagit sur le sujet.
L’intrigue, d’abord révélée par quelques blogs, a soudainement pris une toute autre dimension lorsque PDN (Photo District News) a décidé d’y consacrer 2 articles (Partie 1 et Partie 2) et que le photographe/curateur Joerg Colbert a également pris la parole.
Avant de rentrer dans un résumé des réactions et des détails croustillants de l’affaire, je vous laisse le soin de vous faire votre propre idée en jugeant sur pièces. Ainsi, vous trouverez ci-après un comparatif des images incriminées (survolez les avec votre souris pour passer de l’une à l’autre, en étant un tout petit peu patient histoire que celle du dessous se chargent…)
Pour ma part, il n’y a pas beaucoup plus de commentaires à faire. Pourtant, Burdeny est sur la défensive et riposte avec un panel d’argumentaires qui selon moi —loin de pouvoir le disculper totalement ou au moins de laisser planer l’ombre d’un doute raisonnable— le condamne plus fortement. Je traduis une de ces déclarations :
«Ce n’est pas que je veuille faire diversion sur mon cas. Insinuer que je suis d’une certaine façon la première personne qui ait déjà réalisé une image similaire, même si je connaissais cette image –c’est le climat dans lequel tout le monde travail… Les gens s’approprient les images des autres, ils sont au courant de certains travaux d’autres artistes, l’information sur ce que les gens font voyage à la vitesse de la lumière. Tout le monde pioche chez les autres, et de temps à autre, quelqu’un se fait pincer».
En somme, il tombe dans la très classique tentation de vouloir amoindrir la faute sous le seul prétexte qu’elle soit répandue et en la noyant dans la masse… Passons, tellement c’est intellectuellement pauvre, singulièrement lâche et insidieusement dangereux. Bref.
Mais ce qui est encore plus gênant dans son propos, —et comme le fait très bien remarquer Colberg— c’est qu’il s’en dégage une vision personnelle et dramatique du processus de création artistique. Pour lui, l’art n’est somme toute qu’un paquet de gugus qui se pompent royalement les uns les autres en toute connaissance de cause ! (cf. “Les gens s’approprient les images des autres”). Assez incroyable pour un artiste d’avoir une si belle image de sa propre famille…
Je ne doute absolument pas que les influences et les inspiration participent à tout projet artistique. Evidemment ! Et en ce sens, il est souvent assez difficile de tracer une ligne franche entre la copie et l’inspiration. Dans la plupart des cas, si la question se pose, la réponse n’est jamais vraiment évidente. D’autant que l’on peut très facilement arguer que le plagiat, en photographie, est impossible. Le temps de la pause, du rideau qui s’ouvre et se referme, cet instant capturé et fixé par le médium photographique a disparu pour toujours et appartient au passé. Et vous aurez beau essayer de réunir à nouveau toutes les conditions pour “recréer” et capturer à l’identique ce moment, il sera toujours différent. Techniquement et temporellement parlant donc, le plagiat n’existe pas (même si cela reste un très bon exercice d’apprentissage !).
Cependant, au delà de cette impossibilité technique et juridique, on est quand même en droit de se poser certaines questions dans le cas présent. Car même si l’on ne peut pas plagier une idée, mais seulement son expression, force est de constater que Burdeny n’y va pas avec le dos de la main morte : lieux identiques, cadrages, conditions météo (et oui !), distance au sujet, angle de vues, etc. Sur ce point de “l’angle de vue”, je citerais et traduirais encore le photographe canadien :
«Très souvent, je me tiens à côté de quelqu’un qui prend la même image. Donc dans un sens, je prends des choses où fondamentalement, il pourrait tout aussi bien y avoir un écriteau “point de vue pittoresque”. Il y a des centaines de reproductions d’à peu près le même panorama.»
Certes. Mais je partage ici encore l’avis de Colberg qui fait remarquer que ce nouvel argument anti-plagiat se tient mieux que les autres,
«si ce n’était au détriment du fait qu’il décrit par la même son travail comme n’étant pas beaucoup plus que de la photographie de carte postale, bien sûr insinuant au passage la même chose pour les autres photographes. Stupéfiant, non ?»
Je clôturerais le sujet en soumettant discrètement deux nouvelles comparaisons imagées cette fois-ci montrant les installations des expositions respectives. On peut y apercevoir les choix des cadres, de mise en scène et d’agencement sur les mûrs.
Et enfin, deux extraits de textes révélés par Colberg (source) :
“The images are photographed primarily with an 8-by-10-inch view camera, but also with 6-by-7- and 6-by-9-centimeter and 4-by-5-inch formats. Printed as analog chromogenic color prints, each image offers a finely grained density of visual information, rendered in the broad range of tonality made possible by the analog print.” – source
“The images are photographed with an 8”x10” view camera and printed as chromogenic color prints, Each image offers a finely grained density of visual information, rendered in the broad range of tonality only made possible by the 8”x10” inch transparency,” – source (page 2)
Maintenant à vous de juger. Pistache ? Pastiche ?